Sylvain Roy

Député de Bonaventure

Pour une lecture bourdieusienne de la réalité sociopolitique québécoise
lundi 22 septembre, 2014
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Les coupures planifiées par le gouvernement Couillard sont décriées comme étant improvisées, aveugles, sans vision et surtout extrêmement dangereuses pour l'avenir économique du Québec. Ces coupures, qualifiées de paramétriques, touchent un nombre impressionnant d'organismes et de ministères qui affecteront de manière très importante les services à la population. Dans cette « rhétorique guerrière d'austérité », l'attaque se fait, entre autres, sur les CPE, l'éducation, la santé, le RQAP, les fonds de pension, les logements sociaux, la culture; secteurs qui sont perçus par le gouvernement en place comme des dépenses et non des investissements pour le développement de notre société.

Mais est-ce vraiment une improvisation mixte sur le thème des compressions budgétaires dans des institutions d'émancipation collective que nous n'avons pas les moyens de payer?

Il s'avère que la trame de fond qui se dessine et les actions qui en découlent semblent de plus en plus répondre à une logique interne que nous avons le devoir de décrypter. Afin de traduire cette fameuse trame de fond, nous allons utiliser la grille d'analyse du sociologue Pierre Bourdieu.

Selon Loïc Wacqant, qui cite Bourdieu, « une lutte oppose ce que Bourdieu nomme la "Main gauche" et la "Main droite" de l'État«. La Main gauche, versant féminin du Léviathan, est matérialisée par les ministères dits dépensiers en charge des «fonctions sociales» comme l'enseignement, la santé, le logement, la protection sociale et le droit du travail, qui offrent protection et soutien aux populations dépourvues de capital économique et culturel. La Main droite, du côté masculin, est chargée d'appliquer la nouvelle discipline économique au moyen de coupes budgétaires, d'incitations fiscales et de dérégulation économique. Le service de police, la justice et la prison font aussi partie de la Main droite de l'État. »

Selon la lecture de Bourdieu, ce qui est sacrifié actuellement, c'est la main gauche de l'État, c'est-à-dire les secteurs de services et d'activités qui se sont institutionnalisés grâce à des décennies de combats des femmes. Ces mouvements féministes ont permis à l'ensemble de la société de s'émanciper, elles ont amélioré les conditions de vie des personnes âgées, des enfants et par ricochet de leur conjoint par la capacité d'apporter un revenu supplémentaire via leurs introductions massives au marché du travail. Ce combat des femmes a permis le passage d'un modèle familial inégalitaire caractérisé par le patriarcat vers la famille de compagnonnage où l'égalité entre hommes et femmes s'est déployée dans la société. Ce modèle familial et le discours d'égalité qu'il véhicule libèrent des combats endogènes d'égalité dans la sphère familiale et permettent d'orienter la population vers des enjeux macrosociologiques d'émancipation collective.

Les dommages régressifs à notre société vont se faire à plusieurs niveaux. Dans un premier temps, il est prévisible que les pertes d'emplois vont toucher majoritairement les femmes et en reléguer plus d'une à la sphère familiale. Qui plus est, les coupures en CPE et sur le RQAP vont faire en sorte que plusieurs femmes choisiront de demeurer à la maison afin de prendre soin des enfants ou pire encore, de décider de ne pas avoir d'enfants étant donné la détérioration des conditions facilitante pour la famille.

La protection des conditions de la femme est toujours d'actualité et toute détérioration de leurs conditions, via l'atrophie de la main gauche de l'État, signe automatiquement une détérioration globale des conditions de vie de toute la population. Le risque de recul historique des gains engendrés par l'émancipation des femmes est plus que plausible, et cette régression ferait centrer les débats, non vers les enjeux de la société québécoise, mais bien vers un retour à la reconstruction de la place de la femme dans les sphères familiale et socio-institutionnelle.

Le discours économique de réductions des dépenses publiques utilisera donc la femme comme bouc émissaire afin de légitimer une réforme fiscale qui ne vise qu'à orienter un État social construit en partie par le combat féministe avec sa structure de financement de service de prévention vers un État régalien, axée sur l'action coercitive dictée par la main droite de l'État qui utilisera de plus en plus, la violence et l'enfermement pour contrôler les populations qui seront exaspérées et découragées par les dérives d'un système modélisé sur les besoins du capital.

 

** L'impact des coupures du gouvernement libéral sur la société québécoise expliqué sous forme de discours sociologique se retrouve également sur le site du Huffington Post et une lecture de celui-ci se retrouve également sur ma page Facebook.

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